Arab Women's Spring

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Interviews

Interview de Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH

Propos recueillis par Choisir la cause des femmes

Comment la situation des femmes en Tunisie évolue-t-elle depuis la fin de la révolution et particulièrement après les élections législatives qui ont donné 44% des sièges de l’assemblée constituante (1) au parti Ennahda?

Souhayr BELHASSEN : Il n’y a pas, pour le moment, de remise en cause des textes législatifs consacrant les droits des femmes. En revanche, les menaces d'une régression sont réelles. Tout au long de la révolution tunisienne, les femmes et les hommes étaient à parité. Les femmes ont participé aux grèves et aux manifestations dès le 17 décembre 2010, même dans les régions rurales. Des femmes de tous les milieux sociaux étaient présentes à la grande manifestation du 14 janvier 2011.

Les femmes en Tunisie bénéficient d’un statut sans égal dans le monde arabe, grâce au Code du statut personnel, instauré par Bourguiba en 1956 (2). Elles ont un niveau d'éducation aussi élevé que les hommes et elles sont nombreuses à être employées dans des banques ou dans l'enseignement primaire ou secondaire. Elles occupent également des postes élevés au sein de l'université ou comme avocates. Du temps de Ben Ali, il y avait environ ¼ de femmes députés au Parlement.

Comme toutes les femmes sont descendues dans la rue, il est normal qu’elles attendent leur part des fruits de la révolution. La question se pose maintenant de savoir si la révolution va leur être confisquée. Il y a un risque en effet.

Comment ce risque se traduit-il ?

Souhayr Belhassen : Les premières déclarations du parti Ennahda, même avant qu'il accède au pouvoir laissent planer une menace de recul. Par exemple, le Premier ministre, Hamadi Jebali, a déclaré qu’il fallait instaurer un 6ème califat (soit un système de gouvernance fondée sur la Charia). Une parlementaire, Souad Abderrahim, censée offrir une image soit disant « moderniste » du parti, a déclaré que les mères célibataires étaient une infamie pour la Tunisie en tant que pays arabo-musulman.

Autre exemple très inquiétant, la question de l'adoption, qui concerne autant les hommes que les femmes. L’adoption a été instituée en 1958 par Bourguiba, dans une loi qui ne faisait pas partie du Code du statut personnel. Cette loi, formellement interdite par le Coran, représente une avancée majeure. Le Secrétaire général du parti Ennahda, Rached Ghannouchi, a déclaré que le texte sur l'adoption ne peut pas rester en l'état, proposant de revenir au système de la « kafala », ou tutorat. En effet, selon le Coran, on peut élever un enfant qui n'est pas le sien, mais sans lui transmettre son nom, ni ses biens.

En outre, Rached Ghannouchi a déclaré que le Code du statut personnel ne serait pas touché, mais que la polygamie n’existant plus, il n’était plus nécessaire de garder l’interdiction de la polygamie ! Par ailleurs, le gouvernement laisse faire les islamistes les plus radicaux, c'est à dire les Salafistes. Les Salafistes, au nom de la Charia veulent imposer une moralisation de la société par la violence. Par exemple, ils ont attaqué les maisons closes de la capitale, réclamant leur fermeture. A la faculté de lettres de la Manouba à Tunis, les Salafistes ont occupé les lieux pendant plus d'un mois pour empêcher les étudiants d’entrer. Ils voulaient que les femmes portant le niqab soient admises aux examens. Ils ont malmené le Recteur qui n’a pas voulu céder. Le nouveau ministre de l’enseignement supérieur (du parti Ennahda) n’a pas réagi. Sous la pression du syndicat de l’enseignement supérieur il a tout de même, mais très tardivement, fait vider les lieux. Mais les Salafistes se sont installés juste à côté. Sans aucun doute, il y a une résistance sérieuse de la société civile comme le montrent les réactions du Recteur ou du syndicat de l’Education. Donc la menace de régression sur ce plan est réelle. Cela est inquiétant de façon générale et en particulier pour les femmes.

La Révolution n’a-t-elle rien apporté pour les femmes ?

Souhayr Belhassen : Si bien sûr, il y a eu des avancées. Tout d'abord la révolution a mis fin à une dictature dont l'ensemble de la population souffrait depuis plus de 20 ans. Et nous avons eu les premières élections démocratiques et transparentes depuis plus de 50 ans. Pour les femmes, notons qu'avant les élections de la constituante, a été instaurée la parité sur les listes électorales avec alternance un homme/une femme. Malheureusement, cette parité sur les listes ne s'est pas traduite par une représentation conséquente au sein de la nouvelle Assemblée où elles représentent 26% des sièges.

Quelle est l’état de la société civile en Tunisie ?

Souhayr Belhassen : Pour bien comprendre la situation actuelle en Tunisie, il faut re-contextualiser. Sous le régime de Ben Ali, les partis politiques et la société civile n’avaient pas de liberté d’action et n’étaient pas audibles. Ils n’avaient pas d’organisation, pas de méthode, ils manquaient de tout sauf de la volonté de résistance ! Dorénavant on est dans une conjoncture nouvelle qui demande de l’organisation et une stratégie qui manquent encore.

En Tunisie, la société civile est à construire. Il y a des centaines d’associations qui se créent, notamment féministes. La révolution a permis de faire rebondir la démocratie tunisienne mais encore tous les outils de celle-ci ne sont pas encore opérationnels. Résultat, on se retrouve avec au pouvoir, un parti qui prône la régression. Il faut que la société civile se restructure pour faire face. Donc aujourd’hui, que faut-il faire ?

Souhayr Belhassen : Il faut adapter le langage. Le mot « laïcité » par exemple est compris comme « athéisme » et donc automatiquement rejeté. Il faut parler d’avantage de sécularisation. La Tunisie est un pays où la grande majorité de la population est musulmane, donc les islamistes parlent un langage que tout le monde comprend. Dans ce contexte, il est difficile de prôner la défense des libertés individuelles. Les militants des droits humains face au discours populiste donnent l’impression de se battre contre Dieu en défendant les valeurs universelles. Actuellement, il y a des manières différentes d’appréhender l’avenir et le parti majoritaire prône une idéologie à laquelle la population est sensible.

On doit faire attention car pour le moment, on manipule des concepts qui ne sont pas très clairs pour l’ensemble de la population tunisienne, comme l’a montré l’incident avec Nadia El Fani. Le premier titre de son film était « Ni Allah, ni maitre ». Cela n’aurait jamais été accepté. Ensuite elle a préféré « Laicité inch’Allah ». Malgré cela, elle fait actuellement l’objet d’un procès or au pays, presque personne n’a vu son film ! Le mot « laïcité » à lui seul a suffit à lui attirer l'opprobre ! Ennahda fait des coups de force et on voit la société civile et les partis d’opposition réagir. Il sera difficile de construire l’avenir dans un bras de fer continu avec les islamistes. Evidemment la Tunisie est un pays arabe et musulman et aucun parti ne veut se couper de l’électorat religieux. En outre, il s’exerce sur le pays une pression extérieure pan-arabiste et pan-islamiste. Le chef du Hamas par exemple a été le premier invité en Tunisie.

Dans ce contexte, pour résister et avancer, il faut veiller à ce que les régressions ne soient pas consacrées par des lois.

 


Notes : (1)La commission électorale tunisienne (ISIE) a annoncé officiellement lundi 14 novembre les résultats du scrutin du 23 octobre, qui constituait les premières élections libres du pays. Les islamistes d'Ennahda ont remporté 89 des 217 sièges de l'Assemblée constituante, suivis par le parti de gauche nationaliste du Congrès pour la République (CPR, 29 élus) et le mouvement Al-Aridah Chaabia ("Pétition populaire", 26 sièges). Le taux de participation a atteint 54,1 %, avec environ 4 millions d'électeurs qui se sont rendus aux urnes sur un sur un corps électoral estimé à 7, 569 millions de personnes. L'Assemblée constituante se réunira pour la première fois le 22 novembre à Tunis. (2)Code du statut personnel : (arabe : مجلة الأحوال الشخصية) consiste en une série de lois progressistes tunisiennes, promulguées le 13 août 1956 par décret beylical puis entrées en vigueur le 1er janvier 1957, visant à l’instauration de l’égalité entre l’homme et la femme dans nombre de domaines. Le CSP est l’un des actes les plus connus du Premier ministre et futur président Habib Bourguiba près de cinq mois après l’indépendance de son pays. Il donne à la femme une place inédite dans la société tunisienne et dans le monde arabe en général, abolissant notamment la polygamie, créant une procédure judiciaire pour le divorce et n’autorisant le mariage que sous consentement mutuel des deux époux. (3)RCD : Le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) (التجمع الدستوري الديمقراطي) est un parti politique tunisien fondé le 27 février 1988 par Zine el-Abidine Ben Ali, dissous par décision judiciaire en première instance le 9 mars 2011 et définitivement par rejet du recours en appel le 28 mars 2011. Durant son existence, il est le parti hégémonique en Tunisie.

 

Le rôle des femmes dans les soulèvement en Syrie

Propos de défenseurs syriens des droits humains, recueillis début 2012, concernant la participation et le rôle des femmes dans les soulèvements en Syrie.


Pour des raisons de sécurité, les personnes interviewées ont souhaité rester anonymes.

Quel rôle jouent les femmes dans les manifestations?

Les femmes ont, comme les hommes, mené des grèves et initié des manifestations dans les villes et les villages en Syrie, même dans les zones les plus conservatrices. Dans les manifestations initiées par des milieux intellectuels ou au sein des universités, les femmes manifestent à égalité, aux côtés des hommes. Dans les rues de Damas, les femmes sont au milieu des cortèges et les hommes les encerclent pour les protéger. Dans les villages, les zones plus conservatrices, les hommes sortent et les femmes suivent ensuite, plus loin suivies par d’autres hommes pour les protéger. En revanche, quand le cortège arrive à destination sur la place du village, elles sont placées au centre. Elles peuvent y rester jusqu’à une heure, lorsqu’il n'y a pas d'attaque ni de bombardement. Les femmes ne revendiquent pas leurs droits spécifiques, elles ne parlent que de la situation politique. Aujourd’hui, le mot d'ordre est « liberté pour tous ».

Elles jouent aussi un grand rôle quand les forces de sécurité viennent arrêter les hommes, s'interposant souvent pour empêcher les arrestations. Les femmes vont devant les commissariats pour réclamer la libération de leurs proches. En avril ou mai 2011, à Baniyas, les hommes ont tous été arrêtés : le lendemain, les femmes sont descendues dans les rues pour réclamer leur libération, allant jusqu'à barrer les routes.

Les femmes jouent également un rôle important en soignant les blessés dans des structures de soins d’urgence qu’elles montent elles-mêmes. En effet, il est impossible d'envoyer les manifestants dans les hôpitaux publics, où ils risquent d’être tués.

Quand les femmes ne peuvent pas aller dans les rues, elles organisent des réunions dans les maisons et enregistrent des vidéos dans lesquelles elles témoignent de la situation et qu’elles diffusent ensuite sur les réseaux sociaux,

Quand les manifestations sont réprimées, les forces de sécurité tirent indifféremment sur les hommes et sur les femmes. Sur ce triste point il y a égalité…

Quelles sont les violences spécifiques subies par les femmes?

Dans les centres de détention, les femmes qui ont manifesté se font insulter, traiter de prostituées. Les filles ou les femmes arrêtées ainsi que leurs familles, sont souvent stigmatisées et considérées comme déshonorées. En Syrie, traditionnellement, le seul fait pour une femme d'entrer dans un poste de police ou un commissariat, est une honte. C'est donc encore pire si elles sont arrêtées ou restent plus longtemps encore en détention! C'est considéré comme une honte car on se doute que les femmes sont abusées sexuellement dans ces lieux.

Les agressions sexuelles et les viols sont répandus mais passés sous silence en raison des craintes de stigmatisation des victimes et personne, aujourd'hui, ne souhaite témoigner, peut-être que plus tard il y aura des enquêtes. Une jeune fille a été enlevée et détenue pendant 15 jours et a été violée. Son cas est connu, mais elle a par la suite refusé d'en parler. Une étudiante à l'université a également été victime de viol, mais son père a décidé de le cacher au reste de la famille. En effet, même si cela lui est arrivé parce qu'elle se battait pour défendre son pays, on sait que les femmes victimes de viol ne peuvent plus se marier.

Les enlèvements ciblent-ils les femmes en particulier?

Le but du régime est d'amener les différentes communautés à la guerre civile. Les femmes représentent l'honneur pour les familles: dans certains cas, des individus à la solde du régime enlèvent donc les femmes des deux camps faisant penser que c'est le fait du camp adverse. Les communautés s'affrontent alors pour sauver leur honneur.

Dans les zones où il y a le plus de contestation, les femmes sont clairement la cible d'enlèvements, comme à Douma, par exemple. Dans la campagne de Damas, une zone conservatrice, si l'on enlève une jeune fille, c'est l'honneur de tout le village qui est brisé. C'est devenu un instrument pour les forces de l'ordre. On ne sait pas où elles sont emmenées. Dans de nombreux cas il y a des négociations avec les familles. Les filles sont rendues à condition que les membres de la famille ne participent plus aux manifestations ou en échange d’une somme d'argent. L’agression des filles constitue désormais un instrument de la répression.

Quelles opportunités ont les femmes de participer au changement qui s'annonce en Syrie?

Sous le régime dictatorial syrien certains droits sont reconnus aux femmes, mais il existe un fossé entre la loi et la réalité. Il y a des femmes ministres, des femmes juges, mais même juges, les femmes ont un gardien : leur mari, leur père. Quand le régime sera renversé pour être remplacé par une démocratie, une institution devra être mise en place pour travailler spécifiquement sur les droits des femmes. Cette institution doit être une institution qui croit vraiment au changement pour les droits des femmes. Son travail ne sera pas aisé, la tâche est immense, car il s'agit de changer les mentalités, les coutumes, mais elle est fondamentale car même si les droits des femmes sont protégés par la législation, celle-ci ne peut pas être mise en œuvre et un fossé se créé entre les droits tels que prescrits dans la loi et la pratique.